Short cuts, une leçon de cinéma

Entendu à une conférence animée par des professionnels du cinéma au Salon du cinéma le 13 janvier 2007 : « la meilleure école pour apprendre ce métier, c’est la cinémathèque », une phrase banale s’il en est mais pleine de sens car rien de tel que le terrain plutôt que la théorie. Voici une belle leçon diffusée dans votre salon ce soir, à 20H45 sur la belle Arte et chance, c’est en VO que « vous soulèverez le toit des maisons » selon la jolie expression de Cécile Mury (Télérama)…

3 heures et 5 minutes, 22 personnages qui se croisent mais au fond pas vraiment de narration. Robert Atlman créa « Short cuts » en 1993 inspiré d’un recueil de nouvelles écrit par Raymond Carver dans les années 70. Un film qui fut récompensé par le suprême Lion d’or à la Mostra de Venise titre prestigieux doublé d’un superbe ex-aequo avec « Trois couleurs-Bleu » de Kieslowski.

Altman, qui nous a malheureusement quitté au mois de novembre dernier, est le maître du film choral, une appellation crée pour décrire un film ou des multitudes de destins sont développés en parallèle et peuvent se croiser ou non. Lelouch l’a fait un an plus tôt dans « La belle histoire » qui reste absolument à voir quoi qu’on pense de ce cinéaste, ne serait-ce que pour sa pléiade d’acteurs.

Paul Thomas Anderson s’est essayé au genre six ans plus tard avec le sublime « Magnolia », un film qui porte en lui une claire référence au maître Altman. Iñárritu (« 21 grammes ») a remporté un bon succès public avec « Babel » lui aussi choral et splendide… Toujours dans le même genre, saluons la sortie hier de « Bobby » d’Emilio Estevez qui fait vivre l’assassinat de Robert Kennedy en 1968 à travers les réactions d’un groupe de personnes réunies dans un hôtel. Un film qui semble ne pouvoir décevoir.

En fait, pour aimer les films choral, il faut se détacher de la construction d’un récit, savoir porter son attention sur le jeu des acteurs et enfin apprécier le talent de la mise en scène. Parfois le film choral a pour défaut d’être plus synchronique, le réalisateur travaillant en couche superposées, que diachronique, dans le cas d’un film avec évolution du récit. (mea culpa, pour le recyclage de notions de Linguistique de la Fac et peut-être est-ce artificiel… mais cette opposition de notions m’a toujours plu sinon fascinée et il semble qu’elle pourrait fonctionner ici.)
Le genre du film choral est devenu monnaie courante aussi parce que les journalistes cinéma aiment à apposer ce label sur n’importe quel film dit à casting du type Fauteuils d’orchestre de Danièle Thompson ou Le héros de la famille de Thierry Klifa. Le film choral a un côté arty et « indie » indéniable et ne met pas en scène une ribambelle d’acteurs « bankable, ou pour la VOST « qui rameute Gilbert et Annick au multiplexe de Conflans St Honorine » pour un film aussi horrible que  Camping…enfin, peut-on franchir un stade de plus sur l’échelle de la connerie? 5,5 millions de français ont, et c’est navrant, ri à l’humour gras de « Viens écouter les blagues ramolo d’un humoriste qui fut un temps bon avant que le succès lui monte à la tête », le double ont vu Les bronzés 3, amis pour la vie. Aussi, combien de téléspectateurs récoltera « Short cuts », film plutôt intellectuel bien qu’accessible ?

Si vous vous mettez devant Arte ce soir, à l’heure où Cauet, en seconde partie de soirée, déballera son tonneau d’exterminateurs de neurones sur fond de propos avilissants, vous serez encore devant ce magnifique film si vous décidez de vous accrocher…
Car oui, il faut un peu s’accrocher pour rester dans l’ambiance « Short Cuts », ne pas s’attendre à trouver une progression dans l’intrigue, ne pas espérer de l’action « Piège de cristal » mais juste admirer les traits de pinceaux qui dressent en nuances un portrait de l’Amérique des années 90…Et puis à voir les failles des êtres humains si subtilement mises en relief, on se dit que cette oeuvre a presque valeur de film du réel, c’est beau.

Cf la critique de «Télérama:

Film de Robert Altman (Short Cuts, USA, 1994).
Scénario : R. Altman et Frank Barhydt, d’après Raymond Carver.
Musique : Mark Isham. 175 mn. VO.
Avec Andie MacDowell : Ann Finnigan. Jack Lemmon : Paul Finnigan. Julianne Moore : Marian Wyman. Tim Robbins : Gene Sheppard. Madeleine Stowe : Sherri Sheppard. Tom Waits : Earl Piggot.
Genre : étude de moeurs.

Los Angeles. En trois jours, entre une invasion d’insectes et un tremblement de terre, une bonne vingtaine d’existences se croisent, s’ignorent, se gâchent, prolifèrent. Un flic égoïste et cavaleur, un chauffeur de limousine alcoolique et amoureux, un enfant qui agonise à l’hôpital, un présentateur télé…
Robert Altman, disparu récemment, avait ici cousu ensemble neuf nouvelles et un poème de Raymond Carver en un étrange patchwork nommé Short Cuts, comprenez « raccourcis ». A travers une multitude de personnages (interprétés de façon éblouissante), reliés par de fragiles passerelles, le cinéaste se livre ici magistralement à son exercice favori, d’Un mariage à The Player ou Prêt-à-porter. Pas de liens, sauf accidentels, entre les membres de cette foule diffuse. Il suffit d’un hoquet pour passer d’un destin à l’autre, comme dans une suite de conversations entendues par mégarde, brouhaha vivant et inachevé : du drame au cocasse, du dérisoire à la gravité.
Altman réduit la narration en poussière. Pas de tension romanesque. Pas de début, pas de fin. Du hasard, un jeu des sept familles grandeur nature, âpre et désenchanté. Le spectateur reste un visiteur indiscret, qui « soulève les toits des maisons », observe le grouillement absurde et déchirant des mesquineries, des folies, des contradictions. Le film a failli s’appeler Les Américains. Altman y évoquait son peuple, à travers ces gens que, disait-il, il n’aurait pas invités à dîner. C’est le survol, cruel, distant, d’une société pourrissante, qui s’étend bien au-delà des frontières de Los Angeles, aux fêlures de l’Occident. Son mépris apparent recèle de la compassion. Mais une compassion terrible, parce que totalement désabusée.

Cécile Mury
Télérama n° 2975 – 20 Janvier 2007

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