Quitte à avoir mal, je préfère être le good cop.

Avoir mal. Faire mal. Il serait dément de prendre une option mais il y a des moments où l’on fait souffrir sans le vouloir. A ce moment-là, le passé nous rattrape. Alors le passé -celui où l’on souffrait – il est moins douloureux que le temps présent qui nous force à rejeter celui-là même qui nous a meurtri.

La culpabilité de la douleur de l’autre fait pleurer et les larmes pèsent plus lourd que celles du chagrin. Contenir sa souffrance, ça peut se faire. Prendre la souffrance de l’autre en boomerang, c’est bien pire que de chouiner de tristesse.

Dans le cas présent, la difficulté première a été de se protéger. Se délivrer de la souffrance qu’on endure dans le moment en disant à l’autre que sa présence est trop délicate est une situation que je ne souhaite pas revivre. Dans un réflexe de survie, une phrase « j’y arrive pas» détonateur d’une très longue glissade vers les abîmes de la culpabilité. Là, où l’on souffre et où l’on pleure des torrents.

Poursuivre : « je t’aime bien mais je ne peux pas (re)vivre le quotidien, ça me rappelle trop…». Ca me rappelle à quel point j’ai été conne d’être patiente, de croire en notre amour, conne aussi d’avoir perdu mon temps, d’avoir souffert en silence, que plus la relation est longue et plus la rupture pour celui qui aime contre vents et marrées est difficile. Le ciel s’est fissuré un mois d’août indéterminé.

Peine comme jamais. Les premières années, on s’appelait de temps en temps mais distance prévalait. Un jour dans une galère, il était là. De temps en temps, on se voyait. Mais en fait, la plupart du temps, il m’aidait. C’était pas prends tes rollers, on va rider ou « tonight, we drink ». Il était bienveillant, il avait toujours été là malgré la peine qu’il m’avait fait cet été-là. Et puis, il me faisait rire.

Alors quand il a dit qu’il viendrait bien me voir aux Etats-Unis, j’ai pas vu. J’ai pas vu qu’on allait partager un appartement. J’ai pas vu qu’on vivrait à deux sans l’être tout en l’ayant été longtemps. Comme un pisteur, je viens de déclencher une avalanche. Un monceau qui s’effondre sur lui. Sentir qu’on est indésirable est une décharge électrique. Découvrir que sa présence gêne quelqu’un alors qu’on ne fait rien que d’exister et qu’on est bienveillant est un cauchemar, le mot était sur ses lèvres.

Comment entendre qu’on dérange quand on fait en sorte d’apaiser les choses ? Il n’est pas que gentil, il est sensible. Ce rejet, il l’a pris en plein cœur. Les onze jours passés ensemble n’auront été que deux, il a décidé de partir ce matin, enfin demain matin mais comme je ne vais pas dormir, ce matin, c’est comme s’il était déjà en marche. J’avais proposé de trouver une solution où c’était moi, moi la fautive, qui me retirait du jeu. C’était sincère, je voulais lui laisser les clés et me retrouver, moi, en difficulté. J’ai dit « oui, on va se marrer, viens », je n’aurais pas dû.

Il a sondé, fait des mises en garde et j’ai dit que ça allait se passer gentiment, que le passé était loin. La rancune est un sentiment étranger. Pour moi, le temps qui nous est donné ne doit pas être utilisé à quelque chose qui ne crèe pas. Rancune means past. Le passé existe mais ne se vit pas. Même pour les pires souffrances, j’ai regardé les cadavrespasser sur le cours d’eau. L’offensive ne m’a jamais tenté et la rancœur ne m’a pas emprisonné.

Le passé qu’on a, il est triste, même si pas que ; il rappelle des souvenirs qui ne font pas bien dans l’album photo. Et ces souvenirs, bam boomerang dans ta tête. Pas à l’aéroport, pas chez Mike’s Dinner. Le lendemain, quelques heures après le réveil. Les premières heures étaient vraiment cool. Et puis, j’ai tout repris. Tout est revenu à la surface. Pourtant, le temps de la Fac, il est bien loin… Qualité et quantité sont deux concepts qui ne font pas ménage. Douleur et temps, non plus. La plaie ne se refermera jamais.Elle sera putrescente et rien ne pourra la laver. Et même si l’on pense avoir pardonné, les sentiments persistent, on ne peut pas surmonter.

Et pourtant, je ne suis pas en rancune. Je suis envahie par une ténèbre et pour la faire partir, la volonté est impuissante. En 24 heures, j’ai choisi et j’ai compris que je ne tiendrai pas. J’ai pris le mauvais rôle et la culpabilité sera à jamais là. D’avoir interrompu ces vacances partagées pour un chacun de son côté style. Il n’avait pas fait les kilomètres pour passer huit jours seul. Je lui impose, c’est injuste. Sa souffrance, pas eu besoin de l’entendre, je la pressentais déjà avant l’avalanche. Ma mère était un monument d’empathie, j’ai pris cet héritage avec bonheur. Et ça amène à souffrir plus de voir l’autre déchiré que d’être celui qu’on déchire. Une mécanique qui fait que la souffrance de l’autre fait plus de peine que celle qui nous fait chouiner.

Le plus beau cadeau que la vie nous donne, c’est notre for(t) intérieur. Celui à qui l’on peut ajouter des dépendances à l’infini tout en montrant une maison témoin acceptable. Des difficultés, des souffrances quand ça arrive, on sait qu’il y aura des jours meilleurs, on se console, on s’encourage et on continue d’avancer. Mais quand on est la cause des embûches sur la route de quelqu’un d’autre, on ne peut s’improviser co-pilote. On ne peut rassurer et panser celui qui souffre par notre faute. Bien sûr, ce n’était pas voulu mais le résultat sur le moment est le même. Peut-être, il se souviendra que j’ai pleuré très fort ce soir-là. Que c’était la deuxième fois de ma vie que je pleurais avec cette force. La première, tragique, il était là alors peut-être que ça, ça lui dira que je n’ai pas voulu ce qui est arrivé. Faire du mal à quelqu’un, n’a jamais été un péché.

Quitte à avoir mal, je préfère être le good cop. Pas celui qui s’en sort toujours, même s’il faut marcher sur des cadavres. Non, celui bien zéro aux yeux des autres mais qui a son for(t) bien à son goût. Que les insectes, il pourrait pas venir respirer cet air. Il y a des draps bisounours et le parfum d’un fondant au chocolat dans le four. Ecrire ça lave mais provisoirement, la culpabilité d’avoir entendu puisque je pose problème, je m’en vais, je l’aurais toujours.

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4 réflexions sur “Quitte à avoir mal, je préfère être le good cop.

  1. OMG…qui es tu? Comment me ressembles tu à ce point? au point d’écrire ce que je dis tout le temps :

    « souffrir plus de voir l’autre déchiré que d’être celui qu’on déchire ».
    « quand on est la cause des embûches sur la route de quelqu’un d’autre, on ne peut s’improviser co-pilote. »

    Ton texte résume beaucoup de non-dits et il est un miroir pour mes tristesses bien camouflées et mes passés tranchants…

  2. Bonsoir,
    Je tombe sur ce post par un tweet et je me sens l’empathie de ta mère . En lisant les premières lignes, j’ai eu envie de te dire que le temps pansait les blessures…. C’est vrai, mais ça ne les adoucit pas.
    Après il me semble que ta culpabilité n’est pas vraie, dans le sens ou rien de ce que tu racontes ne te rends coupable.
    Si la situation est telle que tu la décris, tu n’as rien à te reprocher et surtout pas de ne pas être à la hauteur du désespoir des autres.
    Bon courage dans ta vie, Pauline,

    • Ne pas être à la hauteur du désespoir des autres, c’est une jolie formule. Merci de m’avoir lu. Ce texte est précieux pour moi.

  3. Dans la Vie il y a ceux qui agissent, et ceux qui souffrent de ne pas agir! Il n’y pas de culpabilité à ressentir quand on est sincère!. On pourrait se sentir coupable de ne pas vouloir regarder la situation en face! Quand il faut avancer et prendre la porte qui mène à la Vie plutôt qu’à la mort, cela est tout à fait légitime. Et très certainement le plus grand service rendu à autrui c’est de ne pas devenir esclave de ses émotions ni de l’autre! Avancer ensemble, c’est rester fidèle à ce qu’on est sans projeter ses peurs et ses doutes sur « l’autre » Laisser l’autre respirer tout en étant présent. L’amour n’oppresse pas mais il anime d’un élan de solidarité. Il n’y a plus de victimes mais que des alliés!!!
    Le vrai amour donne librement !!!

    Merci pour cet article témoin d’un partage intime qui nous a tous concerné!

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